Contributions

La loi du 75

quantification logiciels numérique
Une page du site internet du Ministère du travail, 2020
C’est le premier onglet d’un tableur téléchargé sur le site du ministère du travail, à la rubrique « égalité professionnelle ». Il sert aux directions d’entreprises de plus de cinquante salariés qui veulent calculer leur « index égapro », nouvelle obligation mise en place par le gouvernement Philippe en 2018. En amont de ce tableur qui met en place l’information qui compte, il y a toute une histoire d’autres tableurs, d’autres comptes, d’autres catégories, d’autres valeurs ; il y a aussi une histoire de façons de compter qui n’ont pas émergé, de réalités qui n’ont jamais pris la forme de nombres, des techniques qui n’ont pas convaincu, des débats qui n’ont pas vraiment eu lieu. 
Continuité donc, mais aussi rupture : ces nombres servaient autrefois d’abord à explorer une réalité, celle des inégalités sexuées dans l’entreprise, on parlait alors d’ « obligation de moyen » : compter pour être d’accord sur la réalité, puis agir, quelque soit le résultat … Cette obligation existe toujours, mais parce qu’insuffisants pour agir sur la réalité, ces nombres qu’on calcule se sont vus assortis d’une autre obligation : celle de résultat. Intégrés à des formules de calcul, transformés dans des notes et agrégés dans un « index », ils sont désormais mis à l’épreuve d’un seuil, « 75 », couperet qui décidera du laisser-passer ou de la sanction financière … couperet bien mou néanmoins pour certains, tant les formules sont permissives et font dans bien des cas de l’obligation une simple formalité.
Voici donc une pièce de ce « gouvernement par les Nombres » qui ferait pour certains tant d’ombre à la Loi : c’est quand même avoir très peur des nombres, ou leur donner un très grand pouvoir que celui de pouvoir faire disparaître la Démocratie et la Justice … Si on enlève les majuscules, si on regarde l’histoire telle qu’elle se fait, on voit pourtant que ces nombres sont souvent bien nécessaires pour agir, mais également qu’ils ne sont pas omnipotents : on n’est pas plus « devant les nombres » qu’on est « devant le droit » (before the law), et les organisations syndicales le montrent bien en critiquant sans se gêner les calculs et leurs lois.